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Atlas of Places

La France, par-delà Paris

2019

Il s’agit dans tous les cas de créer des espaces polymorphes, indifférents, modulables (le même processus est d’ailleurs à l’œuvre dans la décoration intérieure : aménager un appartement en cette fin de siècle, c’est essentiellement abattre les murs pour les remplacer par des cloisons mobiles — qui seront en fait peu déplacées, parce qu’il n’y a aucune raison de les déplacer ; mais l’essentiel est que la possibilité de déplacement existe, qu’un degré de liberté supplémentaire ait été créé — et supprimer les éléments de décoration fixes : les murs seront blancs, les meubles translucides.) Il s’agit de créer des espaces neutres où pourront se déployer librement les messages informatifs-publicitaires générés par le fonctionnement social, et qui par ailleurs le constituent. Car que produisent ces employés et ces cadres, à La Défense rassemblés ? A proprement parler, rien ; le processus de production matérielle leur est même devenu parfaitement opaque. Des informations numériques leur sont transmises sur les objets du monde. Ces informations sont la matière première de statistiques, calculs ; des modèles sont élaborés, des graphes de décision sont produits ; en bout de chaine des décisions sont prises, de nouvelles informations sont réinjectées dans le corps social. Ainsi, la chair du monde est remplacée par son image numérisée ; l’être des choses est remplacé par le graphique de ses variations. Polyvalents, neutres et modulaires, les lieux modernes s’adaptent à l’infinité des messages auxquels ils doivent servir de support. Ils ne peuvent s’autoriser à délivrer une signification autonome, à évoquer une ambiance particulière ; ils ne peuvent ainsi avoir ni beauté, ni poésie, ni plus généralement aucun caractère propre. Dépouillés de tout caractère individuel et permanent, et à cette condition, ils seront prêts à accueillir l’indéfinie population du transitoire.

In all cases, it is about creating polymorphous, indifferent, and multipurpose spaces (the same process is also at work in interior decorating: furnishing an apartment at the end of this century essentially means knocking down walls to replace them with mobile partitions — which will in fact be rarely moved, because there is no reason to move them, but the essential point is that the possibility of movement exists, that an extra degree of freedom has been created — and eliminate elements of fixed decoration: the walls will be white, the furniture translucent). It is about creating neutral spaces where the informative advertising messages generated by the social machine can freely spread, and which, besides, constitute it. For what do they actually produce, these employees and managers gathered at La Défense? Strictly speaking, nothing; the process of material production has even become totally opaque to them. Digital information on the objects of the world is sent to them. This information is the raw material of statistics and calculations; models are elaborated, decision graphs are produced; at the end of the chain, decisions are taken, and new information is re-injected into the social body. Thus, the flesh of the world is replaced by its digitized image; the being of things is supplanted by the graph of its variations. Polyvalent, neutral, and modular, modern places adapt to the infinity of messages of which they must serve as a support. They cannot allow themselves to offer an autonomous meaning, to evoke a particular atmosphere; they can therefore not have beauty, poetry, nor more generally their own character. Stripped of all individual and permanent character, and on this condition, they will be ready to welcome the indefinite pulse of the transitory.

– Michel Houellebecq, Approches du désarroi, 1992

La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris

Entre-temps, que faire pour en arriver là ? Avant tout, ne jamais poser le problème du transport isolément, toujours le lier au problème de la ville, de la division sociale du travail et de la compartimentation que celle-ci a introduite entre les diverses dimensions de l’existence : un endroit pour travailler, un autre endroit pour « habiter », un troisième pour s’approvisionner, un quatrième pour s’instruire, un cinquième pour se divertir. L’agencement de l’espace continue la désintégration de l’homme commencée par la division du travail à l’usine. Il coupe l’individu en rondelles, il coupe son temps, sa vie, en tranches bien séparées afin qu’en chacune vous soyez un consommateur passif livré sans défense aux marchands, afin que jamais il ne vous vienne à l’idée que travail, culture, communication, plaisir, satisfaction des besoins et vie personnelle peuvent et doivent être une seule et même chose : l’unité d’une vie, soutenue par le tissu sociale de la commune.

Meanwhile, what is to be done to get there? Above all, never make transportation an issue by itself. Always connect it to the problem of the city, of the social division of labour, and to the way this compartmentalizes the many dimensions of life. One place for work, another for “living,” a third for shopping, a fourth for learning, a fifth for entertainment. The way our space is arranged carries on the disintegration of people that begins with the division of labour in the factory. It cuts a person into slices, it cuts our time, our life, into separate slices so that in each one you are a passive consumer at the mercy of the merchants, so that it never occurs to you that work, culture, communication, pleasure, satisfaction of needs, and personal life can and should be one and the same thing: a unified life, sustained by the social fabric of the community.

– André Gorz, L’idéologie sociale de la bagnole, 1973

La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris

Il faut bien saisir l’ampleur de la trahison que cela représente et l’hypersensibilité que ça peut créer chez les gens : le modèle qu’on nous a vendu depuis un siècle, celui de l’individu qui s’accomplit en étant propriétaire de sa maison et de sa voiture, qui a un travail décent et qui vit bien sa vie en se levant tous les matins pour aller bosser, ce modèle-là sur lequel Nicolas Sarkozy a beaucoup surfé avec sa France des gens qui se lèvent tôt et sa politique d’accession à la propriété, tout ce modèle-là on déclare tout à coup qu’il n’est plus possible économiquement et qu’il est dangereux écologiquement, qu’il faut donc se sentir coupable d’être à ce point écologiquement irresponsable, d’avoir suivi des décennies d’incitation à suivre ce modèle. Vrai ou pas vrai, l’effet de ce discours est terrible.

We must understand the extent of the betrayal that this represents and the hypersensitivity that it can create in people: the model that has been sold to us for a century, the model of the individual who achieves himself by owning his house and his car, who has a decent job and who lives his life well by getting up every morning to work, this model on which Nicolas Sarkozy has surfed a lot with his France of people who get up early and his home ownership policy, all of a sudden, we declare that it is no longer economically possible and that it is ecologically dangerous, that we must therefore feel guilty for being so ecologically irresponsible, for having followed decades of incitement to follow this model. True or not true, the effect of this speech is terrible.

– Samuel Hayat, Jaunes de colère, 2019

La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris

Le seul stratagème intelligent (du point de vue politique) serait évidemment d’intégrer le Front national dans le système de représentation, mais ceci même ne servirait à rien, car Le Pen incarne quelque chose d’autre que des idées politiques ou un ressentiment catégoriel ­ quelque chose de tenace et d’obscur, de réfractaire à la raison politique et qui se régénère de cette dissidence. On le voit bien au fait que, avec tout le monde contre lui, il ramasse la mise sans coup férir. C’est ce qui lui donne cette assurance et cet air d’exultation : c’est qu’il n’a pas besoin d’être crédible, puisqu’il ne représente rien, puisqu’il n’est rien, mais que, n’étant rien, il l’incarne parfaitement, alors que les autres sont tristes et portent sur leurs têtes le deuil de la représentation. Il est la dérision absolue, et en même temps il est la vérité de la situation. C’est un Père Ubu très subtil, pour avoir réussi à forcer la gauche, par une ironie féroce, à voter pour Chirac, pour l’avoir réduite à cette situation humiliante de «génuflexion avec pantalon à bretelles». Pour faire élire du même coup la droite par ses adversaires, la privant de toute légitimité certaine ­ et faire ainsi se prendre en otages et se disqualifier réciproquement les deux parties adverses. Il n’a même pas eu à forcer la situation. Il a tout simplement exploité la logique de la représentation : la gauche ne pouvait que voter contre elle-même au second tour et Chirac ne va pouvoir que gouverner dans le vide, puisqu’il ne sait même plus qui il représente.

The only intelligent strategy (politically speaking) would obviously be to integrate the Front National in the system of representation. But even this would be pointless, because Le Pen embodies something other than political ideas or the resentment of a single category – something persistent and obscure that resists political reasoning and feeds off of this very dissidence. This is obvious when we see that, with the whole world against him, Le Pen has raked in the winnings without a fight. This is what gives him his self-assurance and air of triumph: he does not have to be credible because he does not represent anything, because he is nothing. And yet, by being nothing, he embodies it perfectly while the others mournfully shoulder the burden of representation. He is at once the absolute mockery and the truth of the situation. Le Pen is a very subtle Père Ubu, since he forced the left, in a turn of ferocious irony, to vote for Chirac, reducing them to the humiliating situation of “kneeling in suspenders.” By electing the right through its own opponents, Le Pen deprived it of any real legitimacy – thus making the two conflicting parties take each other hostage and mutually disqualify each other. He did not even have to try. He simply exploited the logic of representation: the left could only vote against itself in the second round and Chirac could only govern in a vacuum, since he no longer knows who he represents.

– Jean Baudrillard, Au royaume des aveugles, 2002

La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
La France, par-delà Paris
47°00'00.0"N 2°00'00.0"E

Location: France

Data: Google Street View


Posted: January 2019
Category: Research