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Célestin Freinet

L’École moderne

1960

LES MÉTHODES NATURELLES DOIVENT REMPLACER LA SCOLASTIQUE

Il nous faut nous attaquer d’abord à la nature même de l’Ecole.

Une longue tradition scolastique nous a fait croire, et a fait croire aux parents, que l’Education est une entreprise à part qui ne s’organise ni ne fonctionne selon les normes courantes. Il y aurait là des secrets à connaître, un comportement spécial à acquérir, des réflexes à conditionner, sans lesquels on ne saurait être admis dans le royaume de la connaissance : l’Ecole serait — et est en réalité — comme une île intentionnellement coupée du milieu, où l’on ne pénètre que sur la pointe des pieds, où l’on parle un langage, avec des mots et une intonation qui ont d’autant plus de valeur qu’ils sont différents de l’expression active des enfants dans la rue et dans leur famille.

Et ce qui est grave, on a construit cette île, matériellement. L’Ecole telle qu’elle est conçue, comme les temples où tout est réalisé en fonction de la divinité, ne permet pas une autre forme de fonctionnement que celle dont nous subissons les méfaits. Les quelques éducateurs conscients qui voudraient sortir de cette île et retrouver la vie, sont obligés d’abattre les murs, de briser des grilles, d’enfreindre les lois et les règlements — ce qui est toujours grave dans la carrière d’un fonctionnaire. Les enfants eux-mêmes qui ne peuvent se plier à la règle sont, comme les séminaristes jugés indignes du sacerdoce, rejetés hors du sanctuaire et réduits à chercher par eux-mêmes, par d’autres voies, la culture que leur a refusée l’Ecole. Quelques-uns y parviennent d’ailleurs avec des succès étonnants.

N’attendons pas de cette école qu’elle fasse hara-kiri. Force nous sera de la harceler dans ses retranchements jusqu’à ce qu’elle soit à tel point dévaluée qu’elle s’anéantisse comme ces vieilles roues de moulins qui, contre le mur des masures rustiques, présentent encore leurs palettes intactes mais désormais sans objet.

Il nous faut mener ici une campagne ardente pour les méthodes naturelles, les justifier psychologiquement, pédagogiquement, historiquement. Mais il nous faudra surtout mettre en compétition deux techniques de travail : faire connaître les résultats obtenus par les méthodes naturelles et mettre à nu les procédés désuets de la scolastique.

La tâche en sera difficile car le prêtre, du fait même de sa fonction, justifie ses faits et gestes dans le cadre de son église. Il lui faut rompre avec ses propres techniques de vie pour mettre en doute d’abord, réformer ensuite, son propre comportement.

RECONSIDÉRER LES TECHNIQUES DE VIE

Nous continuons tous, dans les incidences diverses de la vie, à vivre selon des principes naturels, basés sur le tâtonnement expérimental et non sur les processus scientifiques. La science n’est pour rien dans la façon dont nous apprenons à téter, puis à manger, à marcher, à nous exprimer, à regarder la nature autour de nous, à ajuster les comportements, à labourer, à bêcher, à faire le dîner, ou à pêcher à la ligne.

Mais on a persuadé les éducateurs que les connaissances d’écoles ne pouvaient s’acquérir que selon des démarches scientifiques, faussement scientifiques d’ailleurs. Il faut connaître 1 et 5 avant d’avoir la notion de 10, et on ne doit pas identifier les mots tant qu’on ne connaît pas les lettres, ni construire une phrase tant qu’on ne connaît pas les mots. Comme si la construction naturelle du langage enfantin n’était pas à tout instant une synthèse à base de vie, où l’élément constitutif joue à plein son rôle total jamais isolé du contexte de création et d’action.

Notre psychologie du tâtonnement expérimental n’est nullement ni notre invention ni une nouveauté. Et c’est la première étape de la démonstration à poursuivre : montrer qu’elle est la norme de la vie, que toutes nos actions, même scientifiques, sont à base d’un tâtonnement expérimental qui est bien la loi de ta vie, et que chaque fois que nous nous écartons de cette loi, nous nous égarons et nous en supportons les conséquences.

L’Ecole seule serait-elle rebelle à cette loi générale ? La technique de vie scolaire est-elle valable à l’Ecole et dans la vie ?

Le remplacement à l’Ecole des techniques de vie scolaires faussement scientifiques par des techniques de vie naturelles à base de tâtonnement expérimental, est-il possible, efficient et souhaitable ? C’est la preuve que nous faisons tous les jours par nos techniques mais sur laquelle il nous faudra sans cesse revenir, non par le raisonnement mais par l’expérience triomphante.

Le jour où l’institutrice-maman prendra conscience du monstrueux décalage qu’il y a dans sa propre vie, quand elle se garde bien, hors de l’Ecole, d’appliquer à son enfant la pédagogie qu’elle pratique dans sa classe ; le jour où l’instituteur ne sera plus contraint de se dédoubler d’homme en veston à fonctionnaire en blouse ; quand il pourra, dans une pédagogie revitalisée, se comporter lui-même à l’Ecole comme il se comporte dans la rue, ce jour-là nous pourrons vraiment nous donner tous la main pour aller de l’avant.

UNE ATTITUDE SCIENTIFIQUE ET EXPÉRIMENTALE

Il y faudra cependant encore une condition : l’objectivité dans l’examen de notre propre comportement d’éducateurs.

Les instituteurs, et sans doute les professeurs aussi, ont, dans leur comportement scolaire, une attitude que nous pourrions dire passionnelle, par opposition à l’attitude objective que nous tâchons d’atteindre. Ils n’aiment pas reconnaître leurs faiblesses et leurs erreurs, ce qui serait à leurs yeux déchoir et, en conséquence, perdre de leur autorité. Ils veulent faire croire, partout, qu’ils sont parfaits et irréprochables, au-dessus du commun des humains. C’est évidemment une conception, valable peut-être pour les surhommes, mais qui apparaît tout simplement pour ce qu’elle est : ridicule chez la plupart des éducateurs, pétris comme tous les humains d’hésitations et d’insuffisances.

La pédagogie officielle accentue encore, ou du moins maintient cette tendance en laissant croire que l’éducation échappe aux règles habituelles des réalisations humaines, qu’elle est affaire de personnalité d’abord, comme si aucune autre incidence ne devait jouer en l’occurrence.

Nous qui avons pris, au contact vivant des enfants, des habitudes plus humaines d’humilité, nous nous posons nous-mêmes devant un échec la question : pourquoi ai-je échoué? Ai-je eu tort personnellement, auquel cas j’essaierai de me corriger? Ou y a-t-il d’autres causes qui ont joué : l’enfant n’était-il pas malade ? S’il a mal écrit ce matin, c’est peut-être seulement qu’il avait froid aux doigts. Il n’a pas retenu ma démonstration ? C’est un fait dont je dois rechercher les causes. La méthode est à peu près sûrement en jeu. Il faudra la revoir.

L’éducateur traditionnel considérerait ces observations comme un crime de lèse-majesté. Elles sont pour nous à la base de nos progrès individuels et collectifs. C’est notre tâtonnement expérimental qui se poursuit inlassablement. Nous avons dit que ce tâtonnement expérimental est la loi de la vie. Il est la loi de notre pédagogie. Nous le pratiquons sans arrêt depuis trente ans : dans notre revue L’Educateur, dans nos réunions de groupes, dans nos stages et dans nos congrès.

On nous dit parfois sectaires. Les sectaires, ce sont au contraire les traditionnels qui font de leur pédagogie personnelle comme une affaire individuelle d’honneur. Et c’est pourquoi d’ailleurs ces traditionnels n’aiment pas qu’on visite leurs classes ni qu’on examine les documents témoins de leurs processus éducatifs.

Nous n’avons jamais édicté une règle intransigeante de pédagogie moderne. Nous apportons, selon notre processus naturel de tâtonnement expérimental, tout un faisceau d’expériences réussies. Nous ne disons même pifs que vous devriez les employer telles que dans votre classe. Vous vous appuierez sur ces expériences réussies pour établir vos propres ponts, sur lesquels vous serez peut-être les seuls à pouvoir passer, parce que toute classe reste toujours unique, comme reste toujours unique toute personnalité d’éducateur.

Et j’en reviens alors, pour terminer, au vœu de M. Louis Meylan.

Nous trahirions notre propre comportement de tâtonnement expérimental si nous limitions nos expériences à celles qui sont produites par un groupe donné, dont nous aurions arbitrairement établi les frontières. Toute technique est valable qui s’inscrit avec succès dans la pratique normale de nos classes. Nous expérimentons loyalement et sans parti-pris tout ce qui nous vient d’ailleurs, de France et de l’étranger. Et nous retenons, pour promouvoir notre comportement, toute expérience réussie qui s’ajoutera à la liste déjà longue des réussites dont peut se prévaloir l’Ecole Moderne.


Posted: October 2019
Category: Essays

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