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Jean Giono

Apprendre à voir

1962

On apprend très soigneusement à compter, et plus soigneusement encore (et dans un sens général) à calculer. Mais personne n’apprend à voir (ou à entendre). Si quelqu’un ne sait pas compter juste, on lui prédit mille morts (qui ne tardent pas à l’accaparer). Mais s’il ne voit pas juste (ou n’entend pas juste) on ne lui prédit rien, alors que des malheurs bien plus grands sont immédiatement son lot. Et notamment l’ennui, et sûrement ce qu’on peut appeler de son vrai nom, et qui court les rues : l’imbécillité.

L’imbécillité, nous dit Littré, est une faiblesse d’esprit et de corps, une incapacité. C’est bien ce que je veux dire. On peut compter, même calculer juste, et être un imbécile, si en même temps on ne sait voir et entendre juste ; une âme incapable perd sa valeur ; l’âme vaut ce que valent les sens qui l’organisent.

On fait ces réflexions en parcourant la France en proie aux bâtisseurs modernes. Il n’y a plus une ville ni un village, ni un hameau d’intact ; parfois même la pleine campagne… Ce sont les horreurs de la paix. De la paix et des mauvaises lois qui supposent du bon goût et de la belle âme aux élus du suffrage universel. Maires et conseils municipaux sont maîtres chez eux ; on en voit les résultats. Il faut dire aussi qu’il est presque dans tous les cas question d’argent, et moins d’argent qu’on économise que d’argent qu’on touche subrepticement.

Il y a plus. J’ai voulu connaître les origines de cet horrible. Disons tout de suite, par parenthèse, que je sais qu’il y a un problème démographique à résoudre, et qu’il faut loger les gens. Mais qu’on ne me dise pas que c’est le plus important ; le plus important est d’avoir sous nos yeux un monde dont l’aspect ne nous fasse pas vomir. On doit pouvoir construire de belles maisons. Les générations qui nous ont précédés l’ont fait ; sommes-nous donc si imbéciles, si incapables, que nous ne sachions plus le faire…

Me voici donc devant une petite ville du Centre-Ouest que je ne nommerai pas — son architecture est organisée autour de la rigidité protestante — et dont on voit la beauté disparaître sous des emplâtres. J’ai essayé d’aller au fond des choses. Ce petit bourg s’est trouvé pris, comme tout le monde, par les augmentations de population de la paix ; au surplus, une industrie, déplacée de Paris, est venue se fixer dans les environs (il s’agit de quelque chose de puant et qui pollue l’atmosphère, et qui a été accueilli avec des délires de joie par la population tout entière, commerçante, et même des professions libérales. Vous pensez ! Il s’agissait probablement de cent cinquante à deux cents ouvriers qui allaient manger, boire, aller au cinéma, avoir la migraine, etc. Quel Pérou !). Le maire de cette localité est un imbécile décrit plus haut. Il sait compter juste, il ne sait pas voir (ni entendre d’ailleurs). Est venu dans les parages, flairant le vent, un jeune architecte, fraîchement sorti des écoles, soigneusement nanti de projets passe-partout, et riche d’ambition forcenée. Faire fortune, il avait là le pain et le couteau. L’entente entre le maire et l’architecte fut vite faite. On se mit à bâtir autour du petit bijou du XVIIᵉ siècle tous les projets passe-partout. On ne se soucia ni des vents, ni des pluies, ni des gels, ni des chaleurs torrides de l’été. On employa les matériaux que ces sortes d’entreprises emploient à Nancy, à Roubaix, à Brest, à Briançon, et en emploiraient à Chandernagor si elles avaient à le faire, car ce sont des matériaux « de budget ». On ne leur demande pas d’être ceux qu’il faut pour construire une maison, mais d’être tarifés en barèmes au mètre cube pour pouvoir construire très vite avec eux des « budgets ». Une fois notre maire et notre architecte d’accord sur les « budgets », qui se mettra en travers ? Le conseil municipal? Il ne sait généralement que dire amen ; l’ingénieur du génie rural ? comme son nom l’indique, c’est un génie rural ; le préfet ? il n’en a pas le droit ni l’envie, et souvent on n’a pas eu le temps de lui apprendre à voir à lui non plus. À partir de ce moment-là, on fait n’importe quoi. Il ne s’agit pas de faire du raisonnable, il s’agit de faire ce qu’il faut pour que l’architecte s’enrichisse en essayant de laisser un vague raisonnable autour de cet objet principal. L’architecte a introduit dans le circuit des entrepreneurs qui introduisent des fournisseurs, des sociétés anonymes ne tardent pas à apparaître, et voilà constituée une de ces « Grandes Compagnies », une de ces invasions de barbares venus de l’intérieur, sous les pas desquelles l’herbe ne pousse plus. Tout est détruit, rasé, raclé ; quelqu’un s’insurge, défend un bel hôtel, un assemblage de pierres admirable, une porte monumentale, on l’abat sous les sarcasmes avec l’arme totale, l’imparable, celle à laquelle le primaire ne résiste pas : la nécessité de marcher avec son temps, et, s’il insiste, avec le mot « progrès » qui est la bombe atomique des raisonnements imbéciles.

Il y avait d’ailleurs pensé, au « progrès », l’architecte, il avait prévu la « nécessité de marcher avec son temps » : il en avait mis partout. Toutes les pauvretés qui traînent dans une cervelle un peu sale y avaient été employées : le toit à l’envers du Palais de la Défense, les murs de guingois (ce que le primaire appelle folklore), les décrochements pour les décrochements (que les Bovary appellent romantiques), les grands blocs, les grands ensembles (qui font Métropolis et versent de l’an 2000 au coeur des citoyens) ; si bien qu’il y avait par exemple des casernes de six étages sans ascenseurs dans un pays, où le terrain se vend 0,50 ancien franc le mètre carré, et qu’on voyait trois cents appartements agglomérés en un seul bloc dans un no man’s land d’un kilomètre carré, tout seul, dressant son absurdité face au ciel. Je dois ajouter que tout ça : toits à l’envers, murs de guingois, décrochements romantiques, grands ensembles étaient peints en « couleurs fonctionnelles ». Je n’ai jamais su comment fonctionnait une couleur fonctionnelle, grâce à Dieu : et je crois que l’architecte non plus, du moins je l’espère, ou alors il est encore plus dangereux que ce que je croyais.

Bien entendu, autour de la petite bourgade, le paysage est admirable : ce sont des bois de chênes couleur de bronze, et comme la nature ne fait jamais de faute de goût, ces forêts sont ancrées dans une terre violette qui recouvre des rochers de pierres brunes. C’est avec ces pierres brunes que les vieilles maisons de la ville sont bâties, ce qui donne une harmonie très aristocratique. Il faudrait des milliards, cent mille artistes, et des tonnes de génie pour créer de toutes pièces une semblable harmonie. Elle était, jusqu’à ces derniers temps, le décor gratuit dans lequel vivaient des gens de condition très modeste. Peut-être ne la voyaient-ils pas, car eux non plus ne savent pas voir, et c’est bien dommage, mais certaines personnes étrangères au pays la voyaient, et pour mieux la goûter arrêtaient leurs automobiles. Dès qu’une automobile est arrêtée, elle se met à répandre des sous. On achetait un pâté de grives à la boucherie, un massepain à l’amande à la pâtisserie, on buvait un coup au café, quelquefois on dînait à l’auberge, certains y couchaient. Tout ça à cause d’une harmonie, d’une beauté qu’on n’avait même pas besoin d’entretenir, qu’il suffisait de respecter.

L’architecte s’en est mêlé. Les beaux quartiers couleur de pain brûlé construits au XVIIᵉ siècle ont été déclarés « quartiers insalubres ». J’ai eu la curiosité de demander l’âge des gens qui ont été expulsés de ces quartiers insalubres. La moyenne était autour de quatre-vingts ans ; on se demande ce qu’elle aurait été si les quartiers avaient été salubres. Non, mais on a décidé que le mur de béton de dix centimètres d’épaisseur était salubre, et que le mur de pierre de un mètre d’épaisseur était insalubre ; on a décidé que la petite fenêtre était insalubre, que la grande baie (comme ils disent) apportait lumière et santé. Or, le vent de la lande, qui est malin, et qui se fout de l’architecte comme de sa première chemise, traverse les dix centimètres de béton et fait les quatre cents coups dans la grande baie ; derrière le béton éclairé par la baie, on crève comme des mouches ; quand on n’y crève pas, on y vit mal : on y a froid l’hiver, chaud l’été, et en toute saison on y est mal à l’aise. Mais on a démoli les « îlots insalubres » et on les a remplacés par « du moderne » ; l’architecte a mis l’argent dans sa poche et le maire qui, bien entendu, n’a jamais touché la moindre commission, a placé sous les yeux de ses électeurs des « monuments électoraux ». Il dira (car il ne sait pas voir) « voilà mon œuvre ». S’il savait voir, il aurait honte, et l’électeur, qui ne sait pas voir, votera encore pour lui (s’il savait voir, il le renverrait à ses chères études).

Je gémissais en songeant que le pays va perdre entièrement son visage, car l’aventure se répète partout (il ne faut que deux crétins aimant l’argent, et Dieu sait…) quand un contremaître, qui n’était pas bête et qui savait voir, mais n’était que contremaître, m’adressa la parole. « Rassurez-vous, me dit-il, nous ne construisons pas des maisons : nous construisons des ruines. Tout ce que vous voyez là va fondre en dix ans sous la pluie comme du sucre dans du café. »

Nous n’employons le ciment qu’à doses homéopathiques, tout ce qui est cher se pèse à la balance de pharmacie ; ces murailles sont faites de 98 % de sable et d’eau. En pratique, ces constructions pourraient rester un certain temps debout si on ne les habitait pas ; dès qu’on les habite, des pans d’escaliers tombent, des cloisons s’effondrent, des paliers s’affaissent, des balcons se détachent, et surtout les murs maîtres se fendent comme du bois sec. Dans vingt ans, de Paris à Nice et de Nancy à Brest on se promènera dans les « ruines de Rome ».

Ce discours ne m’a pas rassuré. Je préférais l’ancien aspect du monde. Les problèmes démographiques que nous avons à résoudre ne sont pas plus compliqués que ceux du même ordre résolus par les siècles qui nous ont précédés. De tour temps on a eu besoin de construire des maisons et de tout temps on l’a fait. Mais le but qu’on se fixait était la maison, et le but qu’on se fixe maintenant est la rentabilité. Ajoutons qu’en deçà du calcul différentiel, en tant qu’elle n’est pas considérée par celui qui l’emploie comme un essai d’analyse des jeux du hasard, la mathématique est génératrice d’orgueil. Les maisons d’aujourd’hui sont construites par des orgueilleux, et les pires de tous : les orgueilleux médiocres. Où le brave génie des XVIIᵉ, XVIIIᵉ, et même XIXᵉ siècles prenait appui sur le bon sens et consentait à suivre des règles d’or, le médiocre d’aujourd’hui se veut libre de toute contrainte et ne demande qu’à inventer. On voudrait bien qu’il invente ; on n’est pas contre l’invention, on serait plutôt pour, si précisément elle n’était pas médiocre.

Revenons à notre propos du début. Ce sont les sens qui rendent heureux, et non l’esprit spéculatif. Voilà les fondements de la culture. Il est nécessaire d’avoir un toit sur la tête, mais pas n’importe quel toit. Ou alors, qu’on ne nous parle plus de bonheur : qu’on comprenne une fois pour toutes que nos temps ont des fins inhumaines ; que nous avons lâché la proie pour l’ombre. Les grottes de Lascaux n’étaient pas n’importe quelles grottes.


Posted: February 2022
Category: Essays

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